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10. Le Chat Volant de Radelange

De curieux animaux

Il est bien agréable à l’auteur de transporter ses lecteurs dans un voyage à travers le temps ; et plus particulièrement à cette époque encore assez proche où les routes et chemins qui grimpent à l’assaut des collines de notre contrée étaient encore dépourvus d’éclairage. Cette ambiance conférait aux nuits une atmosphère toute particulière, étrange et mystérieuse, propice à tous les effrois et aux rencontres les plus singulières.

Preuve en est cette déplaisante aventure vécue par deux jeunes palefreniers du charmant petit village de Radelange. Par un bel après-midi de juin, nos deux compères avaient pris la décision d’aller faire ferrer plusieurs de leurs chevaux à Martelange. Aussitôt dit, aussitôt fait, nos amis, accompagnés de leurs montures et d’un chien, empruntèrent la route pittoresque qui longe la Sûre capricieuse en direction de Martelange.

Pour leur malheur, ils n’avaient pas prévu que le maréchal-ferrant mettrait autant de temps à effectuer son travail, si bien que lorsqu’il eut terminé, la nuit avait déjà depuis longtemps étendu ses draperies noires sur la vallée que seuls quelques astres éclairaient çà et là. Cela n’empêcha pas qu’ils durent rentrer chez eux où leurs épouses les attendaient sans doute avec impatience. Ils montèrent donc en selle, toujours accompagnés de leur chien, et prirent le chemin de Radelange. Ils passèrent en contrebas du haut rocher de la Romelschläckt qui semblait les dominer et au-dessus duquel quelques étoiles mêlées au feuillage des arbres dansaient un léger ballet.  Il est nécessaire, à cet instant du récit, de mentionner le fait qu’un de nos deux amis s’était laissé distancer par l’autre, son cheval étant moins rapide. Ce détail a son importance comme on va pouvoir le constater sous peu…

En effet, le premier de nos deux jeunes godelureaux franchit bientôt le petit pont de la Sûre qui marque aujourd’hui encore l’entrée du territoire de Radelange. La traversée se passa sans encombre, mais dès qu’il aperçut la première chaumière du village, il eut comme l’impression d’entendre de légers bruits, presque imperceptibles, semblant provenir d’un champ de blé situé à sa gauche. Tout en poursuivant sa route, il tendit l’oreille et n’entendit plus rien. Rassuré et proche de son domicile, il donna deux brefs coups d’étrier à sa monture afin qu’elle presse le pas. Mais à peine les avait-il assénés qu’il fut assailli par une quantité de chats volants de toutes les couleurs : des rouges, des bleus, des blancs, des noirs et d’autres encore plus curieux comme des tigrés et des multicolores. Notre ami n’eut pas assez de ses deux yeux pour tous les distinguer. Les malicieux félins, miaulant et frappant les airs de coups de pattes étaient certainement une bonne vingtaine.  Le palefrenier les vit alors se poser dans le champ à sa droite. Et c’est à ce moment précis que le chien qui l’accompagnait les aperçut à son tour. Il s’arrêta net sur le chemin et, le cou tendu, se mit à hurler d’une façon apocalyptique.

-         Tais-toi, tais-toi, donc !  dit le jeune homme à son chien, tellement il craignait d’éveiller l’attention de son ami. 

Puis, éberlué, ne voulant pas y croire, il se remit en route tel un automate avec son chien redevenu obéissant et silencieux.

Et qu’en est-il de notre second compagnon ? Comme chacun s’en doute, n’étant pas sourd, il avait distinctement entendu les cris du molosse. De plus, dès qu’il franchit le pont de la Sûre, la même mésaventure lui arriva. Cette fois, d’autres chats, encore plus féroces et plus agressifs que les premiers, traversèrent la route dans l’autre sens. Les mammifères étaient de couleurs différentes : ils étaient mauves, orange, verts, décorés de pois blancs. Le jeune homme fut saisi d’un tel effroi qu’il fit galoper son cheval de façon à rejoindre son camarade. Revenus côte à côte, ils ne s’adressèrent pas la parole. Enfin, ils parvinrent au domicile du premier où le souper était servi pour tous.

Leurs épouses furent les premières étonnées de les voir manger leur repas dans une atmosphère aussi monastique tant ils étaient plongés dans le silence de l’émotion. Mais, le repas achevé, le beau-père du premier de nos amis qui vivait là et qui les avait observés tout le souper durant, avait remarqué leurs traits angoissés. Discrètement, il les pria de l’accompagner dans une pièce voisine. Là, il les fit asseoir, les regarda longuement dans le blanc des yeux comme pour tenter d’y déceler ce qui semblait les tracasser. Puis, se redressant, il leur dit : 

-         Je sais que quelque chose vous tourmente, mes enfants ! Qu’est-ce qui ne va pas ? 

Nos amis, après plusieurs balbutiements et hésitations tant ils craignaient les railleries du vieillard, lui racontèrent avec gêne leur mésaventure. 

-         Je vois ! » dit le patriarche, se redressant à nouveau. Vous ne me croirez peut-être pas, mes enfants, mais cette même aventure m’est arrivée il y a cinquante ans ! 

-          A vous !  s’exclamèrent-ils d’une seule voix ! 

-         Oui, à moi !  leur répondit-il posément. Et la même nuit ! ajouta-t-il 

-         La même nuit ?  demanda son beau-fils. 

-         Eh oui ! Nous sommes à la Saint-Jean et cette nuit est l’une des plus mystérieuses de l’année ! Il s’y produit toujours des choses curieuses ! 

Puis, se levant de sa chaise, il leur dit : 

-         Retenez bien ceci : ne sortez pas la nuit de la Saint-Jean sans vous être d’abord signés d’eau bénite ! Et je peux alors vous jurer que de pareils événements ne surviendront plus ! 

Le vieillard se tourna ensuite vers un vieux placard de chêne hors duquel il saisit un flacon d’eau bénite. Il le remit à nos deux amis qui, jamais, n’oublièrent le conseil du vieil homme.

L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier"

Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory. 

Résumé : Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.

Le livre est disponible à la vente ici.