3. La Sorcière de la Folie
Le gardien du trésor
Peut-être vous est-il arrivé par un beau dimanche ensoleillé de vous promener en forêt aux alentours de La Folie. Et peut-être, sans l’avoir remarqué, êtes-vous passé à côté d’un gigantesque hêtre à l’écorce si sombre qu’au début du siècle dernier encore on le surnommait le « hêtre noir ». Si cet arbre était doté de l’usage de la parole, il vous raconterait l’histoire qu’il a vécue et qu’il vit encore d’une certaine façon de nos jours, vu qu’il a toujours le privilège de couvrir de fabuleuses richesses de ses épaisses racines. Une légende va nous narrer comment cet arbre est devenu le gardien de ce trésor.
La Folie au dix-neuvième siècle présentait un visage tout différent de celui que nous lui connaissons aujourd’hui : une route de terre, la Forêt d’Anlier et une vaste auberge étaient ses seules caractéristiques. L’estaminet était tenu par un solide gaillard dont le ventre bien gonflé était le signe d’une évidente aisance et d’une vie sans soucis. Et pour cause, l’ancienne route « Marie-Thérèse » qui passait devant son établissement drainait chaque jour quantité de voyageurs heureux de pouvoir trouver à se loger dans l’hôtellerie de notre homme. Par une chaude soirée d’été, celui-ci et quelques-unes de ses nombreuses connaissances se tenaient à l’extérieur de l’immeuble, trinquant à la santé de l’un et de l’autre. Cette petite réunion amicale, copieusement arrosée de vin de Moselle, avait sérieusement enivré les joyeux compères. Et tandis qu’ils s’égayaient et riaient, une petite femme au dos courbé, vêtue de haillons et de mauvaises chaussures, s’en vint à passer à proximité de l’auberge. Il s’agissait de la sorcière qui habitait non loin du « gros chêne », en pleine forêt et que les habitants des villages de la contrée accusaient d’avoir jeté les plus mauvais sorts. Notre hôtelier fut le premier du groupe à l’apercevoir et ne put retenir un formidable éclat de rire à la vue de la petite vieille. Ses compagnons en firent aussitôt de même. Le patron lança à la sorcière quantité de jurons, railleries et moqueries que de nouveaux éclats de rire prolongés saluèrent immédiatement. Mais la vieille femme qui n’avait ni l’habitude de rire, ni celle de boire, se retourna vers le gros bonhomme et lui cria d’une voix cassée :
- Tu me payeras ta méchanceté, aubergiste ! Je te prédis que bientôt tu n’auras plus un seul client et que tu seras acculé à la misère !
Et, rapides, les rires fusèrent à nouveau de la joyeuse société dont l’un des membres déboucha une nouvelle bouteille de vin blanc alors que la petite vieille s’en était allée à pas lents, sa grande mante brune sur le dos, ses galoches en lambeaux. Ne croyant pas un mot des dires de la sorcière, nos joyeux amis continuèrent la soirée durant à boire puis, tant bien que mal, titubant à gauche et à droite, regagnèrent leurs chambres pour y passer la nuit.
Le lendemain matin, le patron fut le premier à se lever. Il lui prit l’idée d’aller réveiller, dans leurs chambres, chacun de ses amis. Il ouvrit la porte de l’un d’entre eux et constata qu’il ne se trouvait plus dans son lit. « Sans doute est-il déjà levé ! » pensa le patron. Rassuré par ses pensées, il pénétra dans la chambre d’un deuxième compère qui, lui non plus, ne s’y trouvait plus. Etonné, l’aubergiste entra dans les autres pièces et constata que plus personne ne se trouvait dans son établissement.
Effrayé, il descendit les escaliers quatre à quatre et vit que personne ne se trouvait non plus dans la salle à manger. La demeure était devenue déserte et le resta jusqu’à la fin de la journée ! Durant celle-ci, aucun voyageur n’était entré au relais, personne n’était passé sur la route ! Et cela dura plusieurs jours…
Un matin, l’homme se remémora les paroles de la sorcière : « Tu me payeras ta méchanceté, aubergiste ! Je te prédis que bientôt tu n’auras plus un seul client et que tu seras acculé à la misère ! » Et il comprit que la malédiction s’était réalisée. Devenu complètement fou, il ferma son établissement, rassembla ses dernières économies et Dieu sait si notre homme était riche ! Il les enferma dans un bahut qu’il enfouit dans la forêt au pied du hêtre à l’écorce noire. Il pensait revenir chercher son bien en des temps meilleurs. Malheureusement, notre gaillard n’avait pas remarqué que lors des travaux d’ensevelissement de son argent, cachée derrière un arbre quelques mètres plus loin, une petite vieille à la mante brune et aux galoches en guenilles n’avait rien perdu du spectacle. Le soir même, l’aubergiste noya son souci dans un estaminet arlonais de la Knippchen, sous des flots de vin et de bière. Et comme on peut le deviner, dans l’ivresse de ses bacchanales, il cria haut et fort son histoire et son secret à travers tout le cabaret. Un grand nombre de clients s’en moquèrent et ne voulurent rien croire des paroles de l’ivrogne. Mais dans un coin du bistrot, deux jeunes paysans de Rambrouch n’avaient rien perdu du récit…
Une fois rentrés chez eux, ils se munirent de pelles et de pioches afin d’aller déterrer les biens de l’aubergiste. Arrivés au hêtre noir, ils se mirent à creuser la terre dans l’espoir de devenir millionnaires en un clin d’œil. Alors qu’ils creusaient et faisaient voler la terre au pied de l’arbre, un petit homme à longue barbe, pas plus haut que trois pommes, que les deux jeunes gens ne semblaient pas encore avoir aperçu, toussota afin d’attirer leur attention. Nos amis se retournèrent et, en l’apercevant, ne purent retenir un cri d’effroi. Et pour cause : le lutin était vert de la tête aux pieds ! Son bonnet, son visage, sa barbe, ses pieds avaient la couleur de la chlorophylle. D’une voix rauque il cria aux deux paysans :
- Filez, misérables. Je suis l’esprit de la forêt et la sorcière du « gros chêne » m’a demandé d’empêcher quiconque de déterrer les richesses enfouies au pied de ce hêtre. Filez !
Nos deux amis prirent leurs jambes à leur cou et partirent à toute allure en direction de Perlé tandis que le lutin qui avait bel et bien confirmé le sortilège commençait déjà à reboucher le trou qu’ils avaient creusé.
Plus jamais personne ne vint là pour y déterrer le trésor. Et aujourd’hui, sans doute aucun, au fond de leurs mémoires, un hêtre à l’écorce noire et un lutin vert espèrent-ils secrètement réserver sort semblable à un homme au ventre bombé, aux cheveux blancs, muni de pioches et de pelles, qui jadis fut aubergiste à La Folie !
L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier"
Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory.
Résumé : Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.