5. Le Géant de Romeldange
Un ermite plus fort qu’un géant
Dans les fonds de Tintange se trouvait jadis un hameau nommé Romeldange. Il a depuis disparu. Aujourd’hui, seules deux habitations témoignent encore de son existence ancienne, ainsi qu’un calvaire donnant les dates auxquelles la localité a existé, soit de 1263 à 1781. Ceci dit, même si le lieu est devenu une vaste pâture de nos jours, une légende tenace raconte que des événements hors du commun s’y produisirent après la Révolution française, alors que déjà seules les ruines des anciennes demeures étaient visibles en ce lieu. A cette époque, la France avait envoyé ses armées dans nos régions et les soldats étaient plutôt mal vus car ils cherchaient à faire des conscrits parmi les jeunes gens…
Un braconnier habitant alors Romeldange, d’une agilité hors du commun, chercha constamment noise à la soldatesque française qu’il décimait un peu plus chaque jour au cours d’embuscades savamment étudiées et fort bien préparées. Les soldats tentèrent de retrouver le braconnier, l’aperçurent souvent, mais ne parvinrent jamais à l’attraper. Quand ils lui tiraient dessus avec leurs fusils, c’est comme si les balles traversaient son corps sans effet. Son attitude en fit une personne vénérée et adulée dans la contrée.
Peut-être le mystérieux braconnier était-il le descendant d’un géant qui bien avant encore hanta la vallée de la Sûre. C’est en tous cas ce qui se murmurait dans les profondeurs des vallons, sans que jamais toutefois on ne parvint à découvrir la vérité sur cette ascendance présumée.
Ce géant, dénommé Adalbert, était d’une cruauté sans pareille ; il terrorisait les populations, empêchant celles-ci de chasser et de trouver leur pitance. Le gibier de la Forêt d’Anlier lui était réservé. Seul un certain personnage osa le contrer, d’une bien curieuse façon, comme on va le constater.
Un jour, alors que le géant s’en allait chasser par monts et par vaux sonnant du cor, il aperçut une biche. Il banda son arc à flèches, la visa mais hélas la manqua. Fou de rage, il se mit à poursuivre l’animal. Sa course le conduisit loin au milieu de rochers à franchir et de torrents impétueux à traverser. A un moment donné, il arriva auprès d’une hutte et d’une croix en bois de chêne. Juste au pied de celle-ci, le géant aperçut un vieil homme portant une longue barbe blanche, agenouillé et en prière.
- Qui es-tu ? demanda abruptement le géant.
- Je suis Pierre, l’ermite de Romeldange ! répondit le vieillard d’un timbre faible et posé à la fois.
- Et que fais-tu sur mes terres, misérable ?
- Je ne fais qu’y demeurer humblement et pauvrement comme tu le vois. Je vis de racines, de plantes, du lait de la biche que tu as voulu tuer et je bois l’eau du ruisseau qui descend de Tintange…
- Je vais te pulvériser ! rétorqua le colosse en hurlant.
- Je ne te crains pas du tout, répondit le petit vieux. Je ne respecte que Dieu et sa création. D’ailleurs je passe mon temps en pénitences, en prières, en méditations…
Curieusement, Adalbert fut saisi par la franchise de l’homme et son absence de peur. Le fait de lui avoir tenu tête entraîna même chez lui une certaine forme de respect qui l’amena à sympathiser avec l’ermite et à l’inviter à lui rendre visite dans le château-fort où il demeurait. Le vieillard accepta, mais son bon sens ardennais lui commanda de se méfier un tantinet. Ne serait-ce pas un piège ? Flairant le leurre, notre ermite prit soin de se munir… d’un fromage.
Curieuse idée ! Il cacha en effet dans une poche de son manteau un bon morceau du fromage artisanal qu’il fabriquait lui-même à partir du lait de sa biche. Sachant que le castel du géant était gardé par des molosses d’une férocité extrême, ce pourrait être un moyen de les amadouer s’ils étaient affamés… Pas si bête… En chemin, notre brave hère rencontra un pauvre oiseau semblant englué, captif dans les branches d’un arbre. La petite bestiole ne semblait plus pouvoir se dégager des feuilles sur lesquelles elle semblait comme collée. L’ermite saisit le volatile puis le plaça dans une cage de fortune fabriquée sur le champ. Deux trois petites branches, un cordeau de feuilles de fougères et notre alouette, puisqu’il s’agissait de pareil oiseau, fut encagée certes, mais protégée. Et l’homme poursuivit sa course en direction des tours castrales.
Arrivé à la demeure du géant le long des berges de la Sûre à Romeldange, l’ermite fut quelque peu surpris. Aucune agressivité de la part de son hôte, ni de ses chiens. En toute confiance il se dirigea vers la salle à manger où Adalbert l’avait convié avec une gentillesse étonnante, voire désarmante… Il est vrai que le géant avait l’air bien imbibé. Visiblement, la bouteille et lui faisaient bon ménage…
- Ecoute, ermite ! Si tu veux que nous vivions en bon voisinage, toi et moi, il va falloir que je te pose quelques questions.
- Vas-y, je suis prêt ! répondit le vieux Pierre, tout en retenue.
Le géant soumit alors l’ermite à diverses énigmes que ce dernier parvint à résoudre sans le moindre problème. Il est vrai qu’Adalbert n’était pas forcément des plus malins, sa culture était pauvre et les devinettes qu’il avait imaginées étaient franchement enfantines….
Voyant bien qu’il ne pourrait pas piéger le vieillard, il tenta une autre ruse.
- Vieux Pierre, nous allons à présent voir si tu es aussi fort physiquement que tu l’es intellectuellement…
- Allons-y ! dit l’ermite, à nouveau très calme, posé et serein.
Le géant commença par défier l’ermite de lancer un caillou le plus haut possible avec un lance-pierre. A la place d’un minéral, Pierre utilisa discrètement l’alouette qu’il avait recueillie et l’oiseau s’envola très haut vers le ciel si bien qu’on ne l’aperçut bientôt plus. Le géant lui imposa un deuxième défi : broyer une pierre entre ses mains. Notre ermite, malin, avait caché sur lui le fromage qu’il fit passer pour un morceau de rocher et le pressa entre ses doigts. Il fit ainsi croire au géant que la pierre pleurait du lait.
Adalbert s’avoua vaincu et, depuis lors, trouva la sagesse, éteignit ses rancœurs, puis cessa de terroriser les braves gens de la contrée
[1] Cette légende est parue sous forme abrégée sous le titre « L’Ermite a été plus fort que le géant » dans l’édition de l’Avenir du Luxembourg du 31 mars 2020, page 20.
L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier"
Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory.
Résumé : Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.