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8. Le Diable de la Tannerie

Une nuit de Noël mouvementée

Cette histoire qui relève du tragi-comique par ses aspects troublants et burlesques a pour cadre les collines blanches de neige d’une nuit de Noël d’il y a deux siècles ; une nuit où le mystère de la Nativité et la joie qui s’en dégage semblent s’allier pour conférer aux paysages de la région un aspect étrange et magique. L’obscurité qui les teinte d’une noirceur sporadiquement éclairée par quelque étoile en chemin vers les déserts de Judée ajoute au charme de cette nuit et au secret de la légende. Sans doute cette obscurité, présente depuis l’éternité, a-t-elle joué un rôle prédominant dans le développement des craintes et des superstitions dont étaient imprégnés, à l’époque, les habitants de Martelange.

Chacun pensait, en effet, que durant la messe de minuit, au moment précis où le prêtre consacrait le pain et le vin, tous les animaux s’agenouillaient et se mettaient à prier dans les étables. Certains paysans en étaient d’ailleurs tellement persuadés qu’avant de s’asseoir à la riche table du réveillon, ils se rendaient dans les écuries et les étables où ils s’affairaient à distribuer joyeusement quantités d’avoine, de paille et de grain aux animaux qui, exceptionnellement, n’avaient pas été astreints au labeur toute la journée durant. Ces rations supplémentaires étaient octroyées aux bêtes dans le seul but de les amadouer, en espérant que l’âne oublierait les coups de bottes et les chevaux les réprimandes qu’ils avaient reçues toute l’année lorsqu’ils n’obtempéraient pas assez rapidement. C’était là une manière de se faire pardonner et de s’attirer les faveurs et les bonnes grâces du Tout-Puissant à qui, pensait-on également, les animaux confiaient leurs impressions sur leurs maîtres durant la fête de la Nativité du Christ.

Or, il y a bien longtemps, un couple demeurant dans une vaste ferme des rives de la Sûre, à Martelange, fut pris du désir ardent de vérifier si ce que l’on affabulait au sujet de la nuit de Noël était bien exact. La fermière était plus réservée que son conjoint et d’une nature assez couarde. Elle était, bien sûr, dévorée par cette envie de voir les animaux s’agenouiller et se mettre à prier, mais, dans sa peur d’offenser le Ciel, elle n’osait assouvir ce désir. Pourtant, son mari, plus téméraire, et plus ambitieux, l’y contraignit pour une raison relevant d’une seconde croyance.

En effet, chacun dans la région de la Forêt d’Anlier pensait qu’au soir de Noël, à minuit juste, toute eau se muait en vin. Et notre fermier, d’une gourmandise des plus féroces, nourrissait depuis des années la secrète ambition de se rendre à un étang pour y déguster le nectar de la vigne. Cette année-là, il s’y décida pour de bon. Et ce qui va suivre va nous démontrer combien il eut tort de succomber à cette tentation. S’apprêtant à manquer la messe de minuit, notre homme envoya son épouse se cacher derrière la paille de l’écurie pendant que lui se rendrait vers un étang proche de la ferme. Il se mit en chemin sur-le-champ et, apercevant les lanternes de plusieurs connaissances se rendant à l’office, dut à maintes reprises louvoyer, se faufiler entre les arbres et se jeter au sol afin qu’on ne l’aperçût point. Il éprouva bien des difficultés à progresser dans une couche de neige atteignant des hauteurs phénoménales. Mais il fut bientôt récompensé de ses peines car il aperçut l’étang au-dessus duquel la lune et les étoiles semblaient converser. Il dégagea rapidement un coin de la berge de toute la poudreuse qui l’encombrait puis attendit l’heure de minuit.

Pendant ce temps, sa femme s’était dissimulée derrière les ballots de paille de l’écurie de façon à espionner les chevaux, l’âne, les vaches et la basse-cour. Mais voici que les douze coups sonnèrent au clocher du village et notre homme, se courbant doucement vers le miroir de l’eau, sut qu’à ce moment précis, un petit être venait de trouver vie à Bethléem. Et alors que ses lèvres s’apprêtaient à effleurer l’eau de l’étang, un ricanement frémissant et glacial se fit ouïr. Sans avoir le temps d’en être effrayé, notre homme se sentit quitter terre et plonger vers les eaux noirâtres de par l’effet d’un prodigieux coup de pied. Un « plouf » sonore se fit entendre dans le vallon où régnait le calme des nuits d’hiver. Au terme d’un court instant de mouvements aquatiques, notre paysan aperçut sur la rive de l’étang, à l’endroit précis où il se tenait il y a un instant, le visage effrayant et cornu du diable qui disparut ensuite soudainement dans un nouveau rire sarcastique dont les coteaux de la vallée répercutèrent un écho infini. Abasourdi durant quelques secondes, notre homme se décida à regagner la rive au cours d’un moment qu’il mit également à profit pour faire l’amère et décevante constatation que c’était bien d’eau qu’il était entouré et non d’un capiteux vin de Bourgogne ou d’un moelleux bordeaux.

Trempé et grelottant de froid, il prit ses jambes à son cou et rentra chez lui en deux temps, trois mouvements, avec l’illusion d’être poursuivi par les moqueries de Satan, A la ferme, il voulut conter sa mésaventure à son épouse, mais il se ravisa après que celle-ci lui eut affirmé avoir entendu les bêtes parler latin entre elles et qu’elle lui eut montré ses jambes bleues des coups qu’un des chevaux l’ayant surprise à écouter la prière des animaux, lui avait assénés.

[1] Cette légende est parue sous forme abrégée sous le titre « La veillée de Noël dans nos étables » dans l’édition de l’Avenir du Luxembourg du 23 décembre 2020, page 19.

L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier"

Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory. 

Résumé : Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.

Le livre est disponible à la vente ici.