7. Le Chien de Feu de Martelange
Un feu dans la nuit
Sur la route qui relie Martelange à Neufchâteau et le long de laquelle la Sûre serpente et se contorsionne, il est un superbe rocher qui, en patois, porte le nom de Romelschläckt. C’est un massif sauvage dont les pentes raides plongent vers les eaux, une montagnette à la végétation luxuriante qui s’élève à la conquête du ciel et sur laquelle plane un certain mystère, propice à féconder la légende qui s’y rapporte.
Ce n’est autre que l’histoire d’un vieillard de Wisembach qui, après avoir passé la journée chez des connaissances qu’il entretenait à Martelange, avait regagné son domicile. Néanmoins, à la fin du récit, chacun conviendra que cette banalité du départ s’est métamorphosée en une énigme bien étrange.
Notre homme, en causant de souvenirs d’enfance et de bien d’autres choses en compagnie de ses amis, ne semblait pas s’être rendu compte que les aiguilles de l’horloge avaient inlassablement poursuivi leur course sur le cadran. Aussi, la nuit déjà bien avancée, il décida, sa pipe à la bouche, de rentrer chez lui par le raccourci des hauteurs de la Romelschläckt.
Son excursion se déroula sans encombre jusqu’au moment où le tabac de sa pipe s’éteignit subitement. L’individu, de caractère plutôt bourru, se mit à grommeler sourdement, saisit une brindille sur le sol, la plaça dans sa pipe et remua le tabac qui s’y trouvait dans l’espoir qu’il brûle à nouveau. Rien n’y fit ! En colère, donnant des coups de pied dans les branches d’arbres tombées sur le chemin, il rangea sa pipe en poche et poursuivit sa route. Un peu plus tard, il s’arrêta net sur le sentier. Dans le feuillage des arbres, il venait d’apercevoir comme un feu qui brillait à l’horizon. Vu l’heure tardive, l’homme se posa des questions quant à la présence de ce feu à cet endroit. Prudemment, il s’en approcha, se tint un instant à l’écart comme un chat à l’affût, mais n’aperçut nulle âme qui vive. Peut-être n’était-ce qu’un feu allumé par des pêcheurs ! Rassuré, il se dirigea droit vers le feu qui faisait rayonner une bonne chaleur et résonner quelques crépitements. Le vieillard scruta à nouveau attentivement les alentours, mais personne ne s’y trouvait, à l’exception toutefois d’un énorme chien noir qu’il venait à l’instant d’apercevoir. Devenu craintif, l’homme s’approcha à nouveau très lentement du feu et, se baissant doucement, trouva dans les braises crachées par les bûches, une nouvelle occasion de faire reprendre son tabac. Au moment où il saisit un tison que la chaleur faisait rougeoyer, le chien grogna sourdement. Il l’enfonça alors rapidement dans sa pipe avec l’espoir de rallumer le tabac. Or, au bout de quelques secondes, malgré la chaleur, il s’éteignit. Il jeta le tison sur le sol, en prit un deuxième et recommença. Mais cette fois encore, la petite braise perdit rapidement de son bel éclat pour épouser la couleur de la nuit. Le vieillard tout envahi par la rage n’osa cependant pas saisir une troisième fois du feu tant le chien se faisait menaçant. Résigné, il rangea dans sa poche la pipe contenant toujours la braise refroidie et poursuivit son chemin.
Arrivé chez lui, harassé de fatigue par le trajet, il n’eut que le temps de se laisser tomber sur son lit où il dormit profondément. Un sommeil qui, toutefois, vers le coup des quatre heures, s’interrompit brusquement. Notre héros avait en effet éprouvé en rêve l’impression d’être devenu la personne la plus riche de son village. Il se réveilla et aperçut une source lumineuse sur la petite table de la chambrette où il avait posé sa pipe. Aussitôt il se leva, se dirigea vers la tablette et remarqua… qu’une pistole d’or se trouvait dans le creux de sa pipe en lieu et place de la dernière braise qu’il y avait mise. Ses chimères ne l’avaient pas trompé. Et alors que l’aurore pointait son nez rosé derrière les vallons mamelonnés, notre homme quitta sa demeure et courut à la Romelschläckt. Là, le feu s’était éteint. Mais, au milieu des derniers morceaux de bois calcinés et des cendres grises, il aperçut un petit cercle lumineux et doré. La nuit dernière, n’avait-il pas tenté d’allumer sa pipe avec une première braise.
L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier"
Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory.
Résumé : Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.