2. Le Loup Garou de Wisembach
Le secret du sorcier
On ne sait trop si l’histoire ici contée trouve son cadre à Anlier ou à Wisembach. Certes, le décor, l’atmosphère et le mystère du récit feraient plutôt pencher le lecteur pour la sombre et énigmatique forêt d’Anlier. Mais, sans doute le pittoresque la situerait-il, quant à lui, sur les rives de la Sûre, dans le charmant village de Wisembach. Optons donc pour cette seconde hypothèse.
Il y a de cela certainement un bon siècle, il était dans la contrée un sorcier déjà assez âgé qui suscitait de nombreuses questions et nourrissait bien des réflexions. Chacun savait que le vieillard habitait une sombre demeure de torchis retirée sur les hauteurs du village. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le sorcier ne vivait pas dans une totale solitude. En effet, malgré son visage candide qui faisait songer à la mort, malgré sa longue barbe grise qui lui tombait sur les genoux et ses yeux caverneux, il avait à son service une bonne ainsi qu’un jeune garçon de Wisembach qui était en quelque sorte son homme à tout faire.
Ce garçon dont l’âge tendait tout naturellement à la découverte de l’inconnu avait remarqué, à plusieurs reprises, que le vieux sorcier s’absentait fréquemment d’une façon mystérieuse, sans prévenir ni laisser de traces. Et depuis lors, poussé par la curiosité, chaque fois que cela se produisait, notre jeune ami pénétrait dans le cabinet privé du vieillard pour y fureter. Et là, au milieu des vieux grimoires aux reliures de cuir, aux signes démoniaques et indéchiffrables, d’un hideux squelette humain et d’un monstrueux crocodile empaillé à l’air affamé et méchant, il avait observé qu’il manquait à l’un des murs du cabinet, une ceinture de cuir. « Comment ? » se disait le jeune homme, « lorsque mon maître est chez lui, la ceinture y est aussi et, lorsqu’il s’en va, elle ne s’y trouve plus ! Qu’est-ce que cela signifie ? »
L’infortuné garçon n’allait pas tarder, bien malgré lui et par lui-même, à donner réponse à la question. Profitant d’un clair soir de mars où le sorcier était parti sans la ceinture cueillir en forêt les herbes et autres ingrédients nécessaires à la fabrication de quelque onguent, notre ami pénétra dans la mystérieuse pièce. Là, avec précaution et minutie, il saisit la fameuse lanière de cuir, l’observa avec attention et livra à voix haute la réflexion suivante : « Mais enfin, cette ceinture n’a rien d’extraordinaire ! Elle ne fait que remplir son rôle ! » Et comme poussé par le besoin de confirmer cette affirmation, le jeune homme noua le fameux objet autour de sa taille. Dès qu’il eut fini de la boucler, il hurla à la mort ! Il se retrouva sur le sol, à quatre pattes, le corps couvert de poils, le nez allongé et la bave aux lèvres. Il venait d’être changé en loup-garou !
Voilà donc le secret de la ceinture ! Fou de douleur, en plein désarroi, notre ami devenu l’affreux animal que l’on sait, sauta par la fenêtre et courut vers l’église de Wisembach. Là, les habitants épouvantés se sauvèrent en tous sens, criant à s’en rendre rauques. Quelques courageux bûcherons du village se munirent aussitôt de haches et se lancèrent à la poursuite du loup-garou qu’ils eurent tôt fait de rattraper. L’un d’eux asséna un coup de son outil à l’animal qui poussa un cri à déchirer la nuit tombante. Mais, dès qu’une première goutte de sang eut nourri la terre, la bête reprit sa forme humaine. Les bûcherons, effrayés de voir apparaître leur concitoyen comme par enchantement, s’enfuirent à toutes jambes, criant à la sorcellerie.
Quant au vieux sorcier, il emporta mystérieusement son secret dans la mort car le lendemain à l’aube, on retrouva son corps sans vie dans un ruisseau boueux de la sombre forêt d’Anlier.
L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier"
Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory.
Résumé : Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.