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1. Les Chevaliers de Bodange

Les méchants chevaliers

Rares sont les recueils de légendes qui ne rapportent pas au moins une histoire mettant en scène des chevaliers en armure, leurs oriflammes flottant fièrement au gré des vents, chevauchant vers quelque château aux tours crénelées. On ne peut pourtant pas affirmer preuves historiques à l’appui, que le pays de la forêt d’Anlier ait regorgé de ces castels moyenâgeux sinon, bien évidemment, dans l’esprit et l’imagination du peuple.

Et il se fait que les habitants du joli hameau de Bodange s’enorgueillissent, aujourd’hui encore, d’avoir été jadis les infortunés détenteurs d’une forteresse située entre leur village et Strainchamps, au pied de laquelle, une dizaine de mètres en contrebas, les remous de la Sûre grondaient avec fracas. Le château dont la défense était en partie assurée par deux douves profondes et larges de neuf mètres, s’élevait donc fièrement sur les hauteurs de Bodange, se dessinant sur l’immensité bleutée des cieux comme un phare en plein milieu d’une mer de vallons. Et les habitants du hameau auraient vécu en pleine quiétude, protégés par la forteresse, si les occupants de celle-ci n’avaient été des êtres pervers, diaboliques, aux mœurs et us des plus barbares. 

 

En effet, de nos jours, plus d’un vieux villageois est encore en mesure de nous conter les exploits ou plutôt les méfaits des chevaliers de Bodange, qui se sont transmis depuis plusieurs générations. Ces chevaliers passaient le plus clair de leur temps à guerroyer et à chercher noise aux seigneurs des alentours, incendiant leurs châteaux, pillant les hameaux de leurs fiefs, molestant les populations et abusant des femmes. La légende veut qu’ils aient chevauché sur des coursiers dont le diable aurait inverti les fers, de sorte qu’on ne sache point quelle direction précise ils avaient empruntée. Régulièrement, ils fondaient sur Bodange dans un assaut fulgurant au terme duquel ils mettaient pied à terre dans les cours de leurs métayers, pénétraient dans leurs chaumières et exigeaient qu’on leur serve à boire et à manger ; après quoi, repus, la peau du ventre tendue, ils regagnaient leur repaire, sans éprouver ni honte ni remords.

Et on comprend aisément que les Bodangeois, excédés par ces escapades chevaleresques et ces attitudes odieuses, éprouvèrent l’envie d’y mettre fin. Aussi, ils se réunirent un dimanche en la chapelle du village pour prier le Ciel d’asséner une correction aux bandits. Sans aucun doute celui-ci les entendit-il car l’histoire nous apprend que, peu de temps après, au retour d’une bataille, les compagnons chevaliers, à l’entrée du château, furent écrasés par le pont-levis qui s’était affaissé sur eux d’une manière inexplicable, les réduisant à une taille de lutins.

En rage, sans attendre un instant, et jurant par tous les dieux de la mythologie germanique, ils se précipitèrent vers le village, désireux de massacrer la population. Mais celle-ci, armée de fourches et d’instruments de bois, monta dans une fougue révolutionnaire à l’assaut du château, arrêta les chevaliers, les précipita dans les eaux tumultueuses de la Sûre et incendia le vieux nid de brigands avec tout ce qu’il contenait.

Et voilà donc la légende de ces chevaliers qui, après une longue période de grandeur, connurent une décadence bienvenue ainsi qu’une fin tragique. Et encore de nos jours, lorsque le vent s’estompe et que les oiseaux cessent leurs mélodies sylvestres, on peut entendre les bois de Bodange résonner du cliquetis de leurs épées et des sabots de leurs montures.

L'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" 

Le texte est issu de l'ouvrage "Légendes de la Forêt d'Anlier" de l'auteur martelangeois Franz Clément publié aux éditions Memory. 

Résumé :  Propice aux mystères comme toute grande forêt, celle d’Anlier recèle de nombreux trésors légendaires cachés. L’auteur nous les présente ici sous la forme d’une réinterprétation.En effet, ces récits figuraient initialement dans l’ouvrage «Wintergrün» paru en 1890 à Arlon sous la plume de Nicolas Warker.Le lecteur visitera ces endroits répartis sur Attert, Fauvillers, Habay, Léglise et Martelange.

Le livre est disponible à la vente ici.